Immortel : Adjectif (féminin : Immortelle)
1 – Qui ne meurt pas, indestructible.
2 – Qui demeure toujours dans la mémoire des hommes.
(source : Dictionnaire de la langue française, en ligne)
Certains auteurs de talent parviennent à rendre leurs héros immortels, les faisant vivre et perdurer dans l’espace collectif de nos mémoires. D’autres, sans scrupules, les exhument pour en faire des indestructibles, qui par bien des aspects pourraient rejoindre la famille éponyme mise en scène par Pixar.
Dracula l’Immortel m’a été offert pour mon anniversaire, par des amis qui savent mon affection pour les histoires d’épouvante victoriennes. Il était là, posé sur un autre livre, les Jumelles de Highgate.
La couverture m’évoquait plus Jack l’Eventreur que Dracula, mais j’avais été accroché, naïf que je suis, par l’annonce d’une « suite officielle au chef-d’œuvre de Bram Stoker », qui plus est « d’après les notes originelles de grand-tonton ». Oui, parce qu’en plus, l’auteur, c’est le petit-neveu, Dacre. Que du bon en perspective, donc !
Bref, on n’est pas là pour parler de la famille.
Soyons clairs : Dracula l’Immortel est, à mon sens, mauvais. Rien ne permet de le comparer à Dracula.
Le style est pauvre, certes. ; faute de l’auteur ou du traducteur, je ne m’avancerai pas, n’ayant pas lu l’ouvrage en anglais (et l’on ne risque pas de m’y prendre).
Je pourrais vous parler de la forme générale. J’aurais aimé retrouver la forme épistolaire si bien tournée de l’œuvre d’origine. Avis personnel, peut-être.
Je pourrais également m’attarder sur l’enchaînement décousu des paragraphes, parfois sans cohérence chronologique. Certains auteurs savent jouer d’une certaine forme d’anarchie dans le temps de leur récit mais là, c’est soit mal pensé, soit utilisé pour générer un suspense artificiel qui ne prend pas. Attardons-nous d’ailleurs deux secondes sur le suspense, inexistant. On comprend dès la page 30 des secrets majeurs qui seront « révélés » par un tonitruant effet d’annonce 300 pages plus loin. Rien ne prend, ni la surprise, ni l’angoisse que l’on doit éprouver dans ce type d’ouvrage. On n’a pas peur, on n’est pas dedans, on ne s’implique pas. Entre la découverte d’un danger potentiel et la mort de la victime, s’il n’y a pas plus de 30 mots, la sauce n’a pas le temps de monter. A aucun moment je n’ai guetté un bruit suspect dans le noir ou eu du mal à fermer les yeux après ma lecture. Les scènes d’ « horreur » relèvent plus du gore potache que du Hitchcock.
Je pourrais vous dire tant de mauvaises choses encore sur la forme…
Hélas, il y a bien pire.
L’intention de l’auteur, Dacre, était de son propre aveu d’honorer l’œuvre de son aïeul et de remercier par une suite digne de ce nom tous les fans de Dracula en particulier, et de la famille Stoker en général (dont on scande de moins en moins le nom aux fenêtres des palaces, convenons-en). Trop d’œuvres pirates ayant exploité cette licence à tort et à travers, il était temps qu’un auteur servant la cause familiale vienne corriger tous ces caricaturistes qui dénaturent et humilient le vampire le plus connu de sa génération.
C’est raté. Si Bram a réellement laissé des notes ayant permis d’aboutir à ce texte, c’est peut-être qu’il a eu la présence d’esprit de ne pas les exploiter, lui. La suite de Dacre est plate et convenue, pas au sens de la suite que les fans attendaient, mais au sens des clichés modernes sur les vampires, l’amour, les petits oiseaux et les ingrédients d’un succès cinématographique assuré. Plus, elle est incohérente de bout en bout avec l’œuvre que Bram avait choisi de publier.
Si vous ne voulez pas que je vous dévoile l’intrigue (…) et qu’il vous devienne alors définitivement inutile d’ouvrir Dracula l’Immortel, ne lisez pas ce qui suit, restez sur ce simple avis : ne lisez pas le roman de Dacre, pour le temps que vous allez y perdre et les images que vous en garderez, capables de ternir jusqu’à l’œuvre de Bram Stoker, qui ne mérite pas de l’être.

Nous voici donc 25 ans après les faits qui ont bouleversé Londres, Whitby et la Transylvanie dans Dracula. Nos héros sont bien là, ils ont vieilli et sont tous devenus des loques humaines que l’on évacue bien vite. Le Dr Seward meurt dès le début, Jonathan Harker fait deux apparitions ébrieuses avant de finir empalé en plein Piccadilly Circus, Holmwood ne sert à rien et Van Helsing… Ah… Van Helsing…
On ne s’attache pas à eux et rien n’y contribue. On pourrait s’identifier à eux, mais non, car on nous ressasse bien qu’on ne peut pas comprendre ce qu’ils ont vécu. Circulez, y’a rien à comprendre. Et puis de toute façon, ils servent plus de décor que d’acteurs, ces héros. Ils ne sont ni fouillés, ni justifiés. Sous prétexte d’un grain de sable dans la grande roue du destin, ils ont tous dégoupillé à leur manière. Pas un n’a pris le mors aux dents. Ils subissent, ils dépriment. Soit ils sont mal dépeints, soit ils ont si peu de rapport avec l’image que l’œuvre de Bram Stoker nous avait laissé d’eux qu’on s’y perd.
L’histoire est tout aussi navrante. Vous voulez des exemples ?
Dracula est un gentil vampire. Il pourchasse sa cousine, une sadique immortelle qui commet des meurtres dans toute l’Europe depuis 400 ans. Elle est notamment passée à Londres en 1888, où les journaux l’ont surnommée Jack l’Eventreur (…). Si Dracula était venu à Londres dans le livre de Bram Stoker, c’était pour la traquer et l’empêcher de tuer des pauvres filles. Et cette bandes d’intrépides stupides que sont les Harker, les Van Helsing, les Holmwood et autres Morris n’ont rien pigé, et ont traqué le sauveur de ces dames. Quelle bande de baltringues !
Dracula, lui, c’est le gentil (on l’a déjà dit ?). Il n’a pas vraiment bouffé l’équipage du Demeter, qui est mort de la peste, forçant le pauvre Vlad à faire toute la traversée avec ces morts en sursis autour de lui (quelle honte pour un homme de son rang !). Il n’a pas vraiment tué Lucy Westenra, non plus. C’est Van Helsing qui l’a faite passer de vie à trépas en se trompant dans son protocole de transfusion sanguine. Du coup, le Hollandais a monté tout un bateau aux autres pour accuser Dracula et couvrir ses erreurs médicales.
C’est que le professeur Van Helsing, par contre, c’est un salaud. Un savant fou qui fait passer ses erreurs pour des manifestations du diable (Ahaha ! dirait Anthony Hopkins en campant le rôle). Un type sans scrupules qui, au lieu d’écrire des mémoires qu’il n’oserait pas signer, essaie de fabriquer un guide à l’usage des chasseurs de vampires en racontant ses aventures à un écrivaillon sans talent nommé Bram Stoker.
Oui, Bram Stoker est un personnage de Dracula l’immortel, aussi. Un pauvre raté qui essaie de vendre du Dracula comme il peut (son livre étant un navet qui ne rencontre pas son public), travestissant l’histoire du grand prince Dracula (déjà, il l’appelle comte, c’est dire s’il est mauvais biographe). Il meurt sous les crocs vengeurs du noble roumain, qui a la dent dure avec les auteurs d’ouvrages people colportant n’importe quelle rumeur sur les grands de ce monde (on sent bien l’hommage appuyé à Grand-Tonton).
Dracula, c’est un gentil (je pense qu’il n’est pas inutile d’insister), un guerrier divin au service du Très Haut. Il est jeune, il est beau, il sent bon le sable chaud, et il craint dégun. Mais il tue quand même, des fois. Mais toujours pour de bonnes raisons. Vous comprenez, il est né au XV e siècle, en Roumanie… Le meurtre et la torture, chez lui, c’est pas méchant, c’est culturel… Les Roumains et les hommes de l’époque apprécieront.
Finissons par les autres membres de la famille Harker. Il y a Mina, la groupie de vampires rendue éternellement jeune par le sang de Vlad et qui ne peut jouir que si son partenaire sexuel est mort depuis plus de cent ans, et Quincey, le fils de sa mère, alias Luke Skywalker.
Pourquoi Luke Skywalker ? Parce qu’en plus de camper des personnages fades et travestis qui n’ont gardé de l’œuvre d’origine que les patronymes, l’auteur utilise quantité de ficelles grosses comme des troncs d’arbre pour faire avancer son histoire. Y compris le particulièrement visible : « Salaud de vampire, tu as empalé mon père ! »« Non, Quincey… Je suis, ton père ». Dark Vador avec l’accent roumain. Ne me demandez pas quand, dans l’ouvrage de Bram Stoker, Dracula a pu trouver le temps de se taper Mina, mais c’est désormais un fait avéré et « soutenu par la famille ». Et bien avant son mariage avec Jonathan, qui plus est ! Dans l’adaptation de FF Coppola, au moins, l’amour trouvait une place justifiée et proportionnée dans le déroulement originel de l’histoire.
Parmi les autres ficelles, on trouvera des clichés graphiques à la pelle. Ça couche dans des cryptes abandonnées dans lesquelles les curés du XVIe ont pensé à laisser des caisses de bougies pour l’ambiance romantique. Ça vole comme dans Matrix avec des pouvoirs aussi grotesques qu’un X-Men mal habillé. Ça combat comme dans DBZ, y’a même un Kameha final. Et, évidemment, ça ne meurt pas, comme dans Die Hard. Dracula l’inmourable.
Et aussi, et surtout ai-je envie de dire, on a droit à l’inventaire complet des grands noms de la période. On rencontre pêle-mêle et sans aucun intérêt pour le scénario Henri Salmet, Oscar Wilde, Sarah Bernhardt et tant d’autres que j’ai oubliés. On prend l’avion, le train, l’automobile, et on embarque même sur le Titanic… De quoi prouver que l’on a affaire à un auteur sérieux qui s’est documenté sur l’époque qu’il décrit.
Un navet, donc, qui serait à ranger entre Buffy contre les vampires, avec moins d’humour (ou alors j’ai loupé le caractère parodique de l’œuvre) et Twilight, avec plus de sexe. Du sexe lesbien, évidemment, un vampire, c’est excitant quand c’est lesbienne. De toute façon, vous n’avez jamais couché avec un vampire, vous ne pouvez pas savoir. Mina, elle, elle sait.
Ah, tant que j’y pense. Dacre a laissé la possibilité d’une suite. Probablement pour que Google Stoker, le petit-neveu de Dacre, puisse écrire le troisième opus à partir des notes originelles retrouvées sur la clé USB de son tonton, rendant ainsi hommage à toute son ascendance littéraire.
Le Titanic appareillera donc pour les Amériques avec, sur le pont, un Quincey Harker résolu à recommencer sa vie, tandis que des caisses à la taille de cercueils, dans les cales, portent le nom de Vlad D., un prince roumain qui a fait la récente acquisition d’un bien à New York… Il faut dire que ledit prince a découvert dans les dernières pages de l’ouvrage que son véritable ennemi n’était pas sa cousine, mais son mentor. Toujours par deux ils vont, le maître et l’apprenti…
La suite sera-t-elle l’occasion d’un hommage à Clone Wars, ou à Hibernatus ?
Heureusement, les Jumelles de Highgate relèvent considérablement le niveau. Nous en parlerons peut-être ensemble, un jour…
PS : J’espère que Dacre se réveillera un matin avec son ouvrage devant lui, sur la couverture duquel une griffe bestiale aura gravé « MENSONGES » (si vous comprenez cette référence, c’est que vous vous êtes fait, comme moi, avoir par Dracula l’Immortel).
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